Le passage dans l’Atlantique Nord ou La Nuit ou j’ai gagné mes galons de capitaine

« When the light begins to change

I sometimes feel a little strange

A little anxious when it’s dark

Fear of the dark

Fear of the dark

I have a constant fear that something’s always near »

Fear of the dark de Iron Maiden

13 octobre, enfin la fenêtre météo que nous attendons depuis maintenant 8 jours pour faire notre passage dans l’Atlantique Nord de Sandy Hook jusqu’à Cape May, s’est confirmée. Pas une fenêtre idéale car il annonce un peu de vent (5 à 10 kn max et principalement du sud) mais une mer relativement calme (3 à 5 pieds de vagues) malgré la fin de la tempête Melissa au large et en prime la pleine lune, alors on s’est lancé. On se dit qu’on fera une traversée voile-moteur et ça nous va très bien.

La veille du départ, plusieurs bateaux dont plusieurs québécois sont venus attendre à l’ancre à Sandy Hook car tout le monde attend avec impatience des conditions clémentes afin de descendre plus au sud. Nous sommes environ une vingtaine de bateaux à attendre et on peut sentir de l’excitation dans l’air car pour la plupart, c’est un premier passage en mer et en plus dans l’Océan Atlantique Nord. Dans tous les livres et les guides qui parlent de ce voyage, ce passage est déterminant car si tu survis haha, tout l’équipage est super fier de cette réalisation.

Petite parenthèse, le 13 octobre est aussi le 60e anniversaire de mon papa cette année. Heureusement, nous avons fait un Facetime avec toute la famille la veille afin de lui souhaiter bonne fête et lui donner son cadeau familial dont il rêve et dont il nous parle depuis genre 20 ans, soit un billet pour le Super Bowl à Miami en février 2020. Il était tellement content, je regrette de n’avoir pas pu voir sa réaction en personne mais faire une aventure telle que la nôtre implique que nous ne pouvons malheureusement vivre ce genre de moment avec nos familles et amis.

Revenons à notre traversée, vu que nous avons calculé que le trajet Sandy Hook à Cape May nous prendra de 20 à 24 heures dépendamment des conditions, notre plan était de quitter notre ancrage entre 11h et midi le 13 octobre afin d’arriver le matin du 14 octobre de clarté à Cape May. Une des règles d’or en bateau, c’est que tu n’arrives jamais de nuit dans un endroit que tu ne connais pas alors il faut vraiment bien planifier, calculer la distance et connaitre la vitesse de ton bateau.

Vers 11h30 on se lance. Il y a de la houle lors du départ car beaucoup de gros bateaux moteur se promènent dans la baie et nous font des belles vagues. On dépasse la pointe de Sandy Hook et bien oui, nous voilà dans l’Océan Atlantique Nord. Marc-André à même aperçu un dauphin.

Je commence à avoir les genoux un peu mous car je trouve que les vagues sont un peu plus grosses et longues que je m’attendais. Je commence à avoir un vague mal de coeur juste après nous avoir fait des grilled cheese pour dîner. Ça commence vraiment bien… Je me prends une gravol et je regrette déjà de ne pas avoir pris avant de partir ce matin, le médicament contre le mal de mer que notre médecin nous a prescrit (il faut le prendre AVANT d’avoir le mal de mer). Nous nous sommes dit que ça ne serait pas nécessaire vu que la navigation serait relativement calme. Après tout, des vagues de 3-4 pieds au Lac Champlain on l’a déjà vécu souvent…

Quelque temps après ça va mieux. Capitaine Marc-André est bien relax. Je me calme un peu mais je trouve que la mer est toujours grosse. Nous avons décidé d’aller plus au large (environ 4-5 miles nautiques des cotes) car il y a beaucoup moins de trafic maritime et d’obstacles à la navigation (bouées, secteurs de pêches, haut-fonds etc…). Donc comme ce passage implique que nous devrons naviguer toute la nuit et qu’en plus notre radar ne fonctionne toujours pas, on préfère être plus loin des cotes. Familles et amis rassurez-vous on voit toujours la terre. De toute façon vu que c’est la pleine lune cette nuit ce sera presque comme naviguer en plein jour.

On écoute de la musique et des podcast et l’après-midi se termine. Le soleil se couche mais on ne le voit pas car c’est de plus en plus nuageux, ce qui augure mal pour Madame Lune et notre super belle navigation de nuit sous la pleine lune. Malgré tout, le paysage est d’une beauté majestueuse, quelle expérience nous vivons.

Par contre, dès que le soleil se couche, on dirait que les vagues grossissent de plus en plus et comme elles viennent de l’est, elles tapent directement sur le côté du bateau vu que nous allons vers le sud, faisant osciller de droite à gauche le bateau.

Le Capitaine descend faire le souper vers 19h. Les dernière lueurs du jour se dissipent tranquillement et il commence à faire noir. Madame Lune est cachée derrière les nuages. Le vent se lève et les vagues grossissent. On se prend des gravols parce que le mouvement du bateau commence à faire son effet. Bonjour mal de mer!

Après cela, le vent forcit et nous avons de la pluie en prime. La mer est de plus en plus grosse et vu qu’il fait tellement noir, nous n’arrivons pas à analyser d’ou les vagues viennent afin de corriger notre trajectoire car maintenant elles semblent venir de partout. On suivait à environ 5 miles nautiques de nous une barge qui nous montrait le chemin et nous assurait qu’aucun autre gros navire croiserait notre route, mais là on doit se dérouter et essayer d’aller un peu plus au large en trajectoire sud-est, pour avoir les vagues de côté-face. C’est pas mieux. On essaie vers le sud-ouest, toujours pas mieux.

Le Capitaine commence à avoir la face du petit gars dans le film Le sixième sens et il est blanc comme un drap.

Résultats de recherche d'images pour « i see dead people. — cold in the sixth sense »
I see dead people-le petit gars du film

Les déferlantes commencent à passer par-dessus l’avant du Air Cool et le bateau tape durement dans les vagues. C’est de moins en moins le fun. Pis il est juste 11 heures pm, je calcule donc qu’il nous reste encore 7-8 heures de noirceur dans ces conditions. On se texte avec Louise et Pierre de Point Final!, eux aussi ça brasse en masse et ils ont hâte d’arriver tout comme nous. On voit les lumières rouges d’Atlantic City au loin et quelques lumières de navigation des autres bateaux que l’on croise.

Les lumières intenses d’Atlantic City vue du large vers 2h du matin (ma seule photo de nuit)

À noter que nous sommes invisibles pour les autres bateaux à part pour nos lumières de navigation. Notre fichu radar qui ne fonctionne pas en plus et qui nous permettrait de voir les obstacles… Nous aurions payé cher à ce moment-là pour qu’il fonctionne correctement… Mais c’était impossible de trouver un expert certifié ou nous étions. Nous sommes donc hyper vigilants, nous regardons systématiquement nos deux systèmes de navigation et repérage.

Marc-André semble se sentir de moins en moins bien et ça m’inquiète. Il a vraiment beaucoup beaucoup le mal de mer. Je lui propose alors d’essayer de dormir un peu dans le cockpit pour qu’il se sente mieux. Il est deux heures du matin. Je sais qu’il n’a pas essayé cette solution avant parce qu’il ne voulait pas me laisser barrer seule dans ces conditions, moi qui est beaucoup moins à l’aise que lui même en conditions parfaites. Mais là on n’a plus le choix.

Donc, deux heures du matin, il fait noir….. mais tellement noir…. Je m’attache au bateau car M-A s’endort. Il me semble que les vagues sont de plus en plus grosses et qu’elles déferlent toujours plus sur le bateau. Le bateau cogne toujours dans la vague. Fluffy dort avec son papa mais lève constamment la tête quand elle sent qu’une vague cogne plus fort sur le bateau. Le vent faiblit soudainement et je dois ajuster la bôme de la grand voile. Je regarde les deux systèmes de navigation aux 2 minutes. Heureusement que Serge, petit nom de notre pilote automatique barre comme un chef.

Il pleut. Il fait Noir. Il fait Nuit. Il y a des Grosses Vagues. Marc-André est K.O. Seule pour conduire le bateau. Pas les conditions gagnantes…

J’ai un peu peur et je n’ai pas assez confiance en mes capacités. Ce moment est arrivé trop vite dans ma carrière de navigatrice mais là j’y suis. Je me suis parlé beaucoup intérieurement jusqu’à ce que je me calme. Ça va bien aller. J’ai écouté de la musique à tue-tête et j’ai barré jusqu’à 6 heures du matin soit tout près de Cape May. Madame Lune est sortie de ses nuages pour nous dire bonjour vers 6h30, mais rendu là c’était trop tard. Le soleil se lève tranquillement et on croise des bateaux de pêche. Marc-André reprend la barre car on approche de l’entrée de Cape May, je commence à être fatiguée, je cogne des clous et c’est périlleux d’entrer dans le « inlet ».

Dans le « inlet », ça fait comme un entonnoir entre la mer et le port et les vagues sont grosses et non régulières mais le Capitaine négocie l’entrée comme un chef et nous nous ancrons à côté de notre voilier ami Point Final!.

Dès qu’on met l’ancre, on s’effondre littéralement dans le lit, Fluffy inclus. Je pensais bien dormir mais je suis encore sous le coup de l’adrénaline alors mes yeux ne ferment pas. Mon corps se sent encore comme si on était en mer, c’est beaucoup trop tranquille à l’ancre… Je me lève et je vais mettre de l’ordre dans le bateau qui après ce passage en mer, a besoin d’un ménage et un nettoyage en règle afin d’être habitable de nouveau.

La journée finit par un bon souper de fruits de mer au Lobster House à Cape May, tout près de notre ancrage, avec nos amis de Point Final! ou l’on échange sur le passage en mer et nos expériences mutuelles. Tous les équipages ayant pris la mer cette nuit-là en ont eu pour leur argent…. même les plus expérimentés. Notre ami Pierre dit que dès qu’ils ont fermé la lumière…. (que le soleil s’est couché)…. on s’est vraiment fait brasser. Si tu ne l’as pas vécu c’est assez difficile à décrire.

Malgré tout, une fois cela passé, nous sommes très fiers tous les quatre d’avoir réussi ce passage et nous sommes dorénavant des « Salty sailors » car nous sommes maintenant des marins d’expérience qui ont fait un passage important en mer 😉 .

Hé oui, l’eau est maintenant salée et nous pouvons déjà sentir le changement de température et d’humidité vu que nous sommes plus au sud (mais vivement la Floride). Nous voulions visiter Cape May et faire un arrêt bien mérité pour quelques jours mais en consultant la météo ce soir-là, ça nous confirme que le lendemain est la seule journée possible afin de traverser la hasardeuse baie du Delaware car de forts vents sont annoncés pour le reste de la semaine….

Nous aurions bien pris une ou deux journées relax afin de se remettre du passage dans l’Atlantique Nord mais ça ne sera pas possible, alors dès le lendemain matin on lève l’ancre afin de vivre de nouvelles aventures dans la Baie du Delaware et le C & D Canal!

Souvenir d’un coucher de soleil dans l’Atlantique Nord

3 commentaires sur “Le passage dans l’Atlantique Nord ou La Nuit ou j’ai gagné mes galons de capitaine

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